Lettre de Anne GANIVET-POUMELLEC

STARTUPER, NOUVEL ORDRE MONDIAL ?

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Anne GANIVET-POUMELLEC est psychanalyste, Membre de l’École de la Cause freudienne, de l’Association Mondiale de Psychanalyse, responsable de l’institution Souffrances au travail-SAT, et membre de la FIPA : Fédération des Institution de Psychanalyse Appliquée.

Dans un entretien pour la revue Multitudes, Jacques-Alain Miller désigne le déchaînement contemporain, auquel nul n’échappe, sous le nom de ‘tsunami numérique’1.

Si nous pouvons aisément vérifier que l’ordre numérique, ainsi qualifié, secourt le capitalisme, il est plus délicat de saisir comment l’être-parlant ballotté par ce flux impétueux s’en réchappe ou y résiste, tout en s’y faisant. Deux analysants très décidés, promoteurs de start-up, ont pu éclairer cette question.

La start-up, élément nouveau dans le monde de l’entreprise, se nourrit imaginairement des astres de la Silicon Valley. Partir d’une recherche-bricolage dans un garage et terminer au firmament des valeurs boursières est un trajet qui recèle des bouffées d’ambition.

La start-up est un instrument hybride entre réalisme et utopie. D’une part, affine aux marchés financiers, elle va aller chercher une capitalisation auprès des fonds d’investissements parce qu’elle représente un pari de profit prometteur avant d’être une marchandise échangeable. En ce sens elle est le capitalisme financier comme tel. D’autre part la start-up est aussi, souvent, utopie ou en tout cas novation entre calcul et intuition.

La start-up est donc une jeune entreprise innovante à fort potentiel de développement, nécessitant un investissement important pour pouvoir financer sa croissance rapide.

L’entrepreneur de start-up est un être à part, en tant que jeune pousse, il expérimente un début dans la vie sans la moindre autonomie et passe son temps, avec d’autres comme lui, dans une ‘pépinière’, une ‘couveuse’, un ‘incubateur’ ou autre ‘accélérateur’, ces termes employés couramment dénotent une mise en culture dont on attend une récolte prometteuse, il est aussi reconnu comme celui qui prétend obtenir des moyens de paiement, il s’apercevra vite que tout son temps, son énergie seront employés à faire le beau auprès des organismes qui vont lui fournir de quoi exister comme entrepreneur.

Beaucoup de ces jeunes entrepreneurs en devenir jettent l’éponge, d’autres continuent et percent, d’autres encore vont être rachetés et amalgamés à une entreprise déjà-là ou une entreprise en devenir plus choyée par les fonds d’investissement, voire promue par les fonds à partir des expériences de création dont ils auront eu à connaître les fondamentaux.

Être startuper, c’est aussi « tout un art », dans le sens de l’artifice, il faut être capable de produire un « faire semblant » et le vendre, « fake it until you make it ». Persuader l’investisseur que preuve est faite d’une promesse. L’agilité est le trait de caractère du startuper, pouvoir pivoter, s’adapter, parfois jusqu’au point où le sentiment de perdre pied et de plonger dans la vague sans pouvoir respirer s’empare de l’être parlant.

Chacun de ces deux analysants avait connu la situation de salarié et s’y était senti à l’étroit.

Être startuper était donc une décision, pour autant rien ne prépare au quotidien d’un entrepreneur de start-up. Tony et John ont pris la décision – pour soutenir un désir qui, pour être à l’origine de leur aventure, est ensuite secoué et mis à mal – de venir en parler à un psychanalyste. John a noué sa demande d’analyse à la création de sa start-up. Tony était déjà en analyse quand ce changement professionnel s’est imposé à lui. Si pour John, l’objet s’est différencié, complexifié, ramifié et son désir s’en est trouvé raffermi, pour Tony, c’est au prix de s’en détacher que son désir a trouvé sa pente.

Créateur de start-up n’est pas le nom d’un symptôme contemporain mais se faire le nouvel homme du discours du capitalisme n’est pas sans risque. « Ce qui distingue le discours du capitalisme est ceci – la Verwerfung, le rejet en dehors de tous les champs du symbolique […] de la castration. Tout ordre, tout discours qui s’apparente du capitalisme laisse de côté ce que nous appellerons simplement les choses de l’amour »2.

Veiller à ce que les choses de l’amour – par le lien vérifié du partenaire-symptôme et la mise en jeu du semblant d’objet a qu’est l’analyste – ne soient pas laissées de côté est d’une bonne inspiration ; c’est un pari que Tony et John ont fait mais pour chacun la bifurcation est singulière.

Pour John, la création de l’entreprise est l’occasion d’une véritable fondation, d’un pacte de jouissance qui se concentre et se resserre. Pour Tony, il s’agit plutôt de desserrer, prendre une distance avec ce partenaire-symptôme qui fait le maître et du même mouvement, retrouver une agilité où les partenaires se pluralisent, ne plus être le promoteur. Tous deux continuent leur analyse3.

le 28 octobre 2020

1. Entretien avec Gilles Chatenay, Éric Laurent, Jacques-Alain Miller Le calcul du meilleur : alerte au tsunami numérique – Multitudes 2005/2 (n°21) p. 195-209.

2. Lacan J., « Je parle aux murs », Je parle aux murs, Paris, Seuil, 2011, p. 96.

3. Cet article a fait l’objet d’une parution plus détaillée dans la revue La Cause du désir n° 105. p. 73 – 78.

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