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 Conversation Création & Psychanalyse avec Ludmila VOLF

Au lendemain du vernissage de l’exposition de Ludmila Volf, artiste peintre et scénographe, à la Galerie l’Éphémère dans le Vieux Mans, du 4 au 26 juin 2025, nous sommes quelques un.e.s à nous être réuni.e.s autour d’elle pour un petit-déjeuner au jardin.

Nous avons parlé ensemble d’Art et de psychanalyse, précisément de la création artistique. Nous étions quatre, orientés par la psychanalyse lacanienne pour animer la conversation : 

Émily Gahagnon, Frédéric Boiteau, Christelle Sandrin et Élisabeth Marion.

 

Sommaire de la vidéo :

1,35 : Points de vue

5,35 : La Scène, Corps & Peau

8,25 ; Création

« Il y a une perte qui fait partie de l’Œuvre. » Ludmila Volf

10,20 : Ce qui échappe

14,30 : Sur le seuil

18,00 : Métamorphose

20,50 : Une part d’ombre

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Dans cette conversation, Ludmila Volf explore les cheminements de la création artistique. Même si la création a toujours eu une grande importance dans sa vie, la rencontre de la psychanalyse est venue donner à son travail d’artiste un nouvel élan, un positionnement inédit, favorisant un rapport à l’inconscient, à ses surprises, ses émergences, et au désir.

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En introduction du catalogue de l’exposition Lacan l’expo, au Centre Pompidou de Metz, Gérard Wajcman* précise que l’œuvre d’art n’est pas considérée par Lacan comme un « rêve du peintre, susceptible d’être lu, interprété », mais comme un objet.

« Comme objet, l’œuvre est tout simplement ininterprétable, et cela pour une bonne raison : c’est que comme objet a, elle se charge elle-même d’une puissance d’interprétation. »

L’œuvre d’art « interprète ».

Par conséquent, le « premier effet de l’œuvre d’art dont il faut mesurer toute la portée, est d’abord de faire parler. »

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* Gérard Wajcman « Lacan le montreur », in Lacan l’expo, Ed. Gallimard/Centre Pompidou-Metz, 2024, p.28.

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Dans le film, les dessins, peintures et tableaux sont de Ludmila Volf.

Merci à Éric Vanel, sculpteur, pour son apparition et celle de ses sculptures dans le film.

Merci au Galeriste Pierre-Yves Paulin d’avoir permis le tournage de ce film dans sa galerie, et d’y avoir participé.

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Sur ce BLOG vous pouvez retrouver Ludmila Volf dans la première interview qu’elle m’a accordée, intitulée :

« Le fil de mon travail d’artiste et de scénographe »

Lien Youtube 

Lien vers le site de Ludmila Volf

 

Jean-Pierre DUPUY « Avec la psychanalyse : faire sa vie »

Dans cet interview Jean-Pierre Dupuy, qui est un artiste et un homme de théâtre, comédien, metteur en scène, directeur de compagnie, fondateur de l’Actéa : centre de formation pour jeunes comédiens à Caen, parle sans détour de son expérience de la psychanalyse. 

Du contentement qui en résulte mais pas seulement !

On entend aussi très bien la mise au travail qui s’est faite par le truchement du transfert, permettant un élan vital décisif, donnant toute sa place à son goût pour la vie, l’amour et l’art. Son rapport à l’inconscient s’est modifié, vers une ouverture, vers l’accueil possible de l’imprévu, l’incompréhensible… et cela a joué sa partie dans sa vie professionnelle multiple, foisonnante, créative, au rythme de son désir décidé.

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Lien vers la vidéo de Jean-Pierre DUPUY – Cliquez sur l’image 


Sommaire de la vidéo :

4,00 – L’interprétation des rêves

4,50 – L’Autre scène

6,50 – La mise en scène

9,10 – Poésie

10,30 – Charme

12,05 – L’inquiétante étrangeté

15,30 – Par hasard – La rencontre amoureuse

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Les tableaux qui jalonnent la vidéo, conçus à partir de photos déchirées et collées, sont de lui. Et la revue Gobo.5 est illustrée par ses collages et ceux de son ami Yann Voracek qui en a réalisé le montage et le graphisme, les textes sont de Jean-Pierre Dupuy.

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J’ajoute une mention toute spéciale pour la musique qui accompagne la vidéo,   la voix apporte un contrepoint sublime. Cette voix de femme nous emmène vers cet ailleurs dont justement Jean-Pierre Dupuy parle, l’inconscient, les rêves, l’amour… avec sa truculence et sa voix rocailleuse.

Il s’agit d’extraits du Magnificat et Largo de Jean-Sébastien Bach. Arrangement et interprétation par Agnès Pinardel-Minier et Marc Pinardel.

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Voici un texte de Jean-Pierre Dupuy extrait de « Défaire le Théâtre »**

« Quel est l’enseignement que nous délivre la psychanalyse ? (…) Serait-ce que « le temps ne passe pas » ? *

L’inconscient ignorerait-il le temps ? La réalité de l’inconscient est d’être présente à tout instant de notre vie. Sous une forme « déguisée », frauduleuse. Un inconnu habite donc en nous en permanence. Nous tenons prisonnier l’inconscient. Comment aménager et offrir un droit de vivre à l’inconscient ? La cure psychanalytique essaie de répondre. Place faite au doute, au questionnement, à l’inattendu, à l’imprévisible, à l’insensé, à l’incompréhensible dans nos vies. (…) Le « Roman », la fiction rendent-ils cette « expérience » possible ? Ou la poésie encore mieux ? L’amour ? ». 

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* Louis Aragon, Théâtre-Roman, p49, 73, 76. Imaginaire/Gallimard, 1998.

** Jean-Pierre Dupuy, GOBO.5, juin 2025, p.22.

Deborah ALLIO « Apprivoiser le symptôme »

« La psychanalyse lacanienne apprend à accompagner les patients à faire avec le symptôme, comme on fait soi-même dans une analyse avec son propre symptôme. »

Lien vers la vidéo

 

Dans cette vidéo, Déborah Allio, qui est psychologue et psychanalyste, met en avant la psychanalyse dans sa dimension vivante. La psychanalyse comme boussole qui permet de s’orienter dans la pratique clinique.

C’est ce qui est au cœur du livre « Du bon usage de la psychanalyse – Apprivoiser le symptôme », qu’elle a co-écrit avec Anne Le Gal. Livre préfacé par Armelle Guivarch, et édité par Jeanne Auzas chez Imago.

Sommaire de la vidéo :

1,40 – Apprivoiser le symptôme

3,15 – Une perte

3,45 – Transmettre une pratique

5,55 – « Attention a peur »

7,05 – Atelier clinique

8,00 – Écrire. Éditrice Jeanne Auzas

9,05 – Co-écrire avec Anne Le Gal

10,15 – Préface d’Armelle Guivarch

10,45 – « L’arbre de paradis » de Séraphine de Senlis

11,05 – La psychanalyse est bien vivante.

Sophie MARZIN Tout sauf la psychanalyse ! / Anything but psychoanalysis !

 

 

« J’ai tout fait pour fuir la psychanalyse lacanienne, mais j’ai échoué, fort heureusement ! »

 

dit Sophie MARZIN en guise de commentaire à l’issue de cette interview.

 

Dans cette vidéo, elle met en avant son rapport à la psychanalyse, en lien avec la culture franco-américaine qui est la sienne.

 

Pour visionner la vidéo, cliquez sur l’image :
Sommaire :

1,00 – FUIR LA PSYCHANALYSE

2,00 – Une psychothérapie en France avec une américaine

3,10 – Devenir psychothérapeute

6,00 – Coaching de vie – Clinique SANS transfert

8,15 – Psychothérapeute SANS la psychanalyse – Une supervision

9,00 – Langage professionnel

11,00 – LA PSYCHANALYSE ENFIN !

13,45 – Une psychanalyse ? Ce que ça change

15,20 – Chaque psychanalyste est passé par le divan

16,05 – À distance des discours

 

Lors de l’interview, Sophie Marzin a souhaité aussi parler en anglais afin de s’adresser notamment à ses collègues américains. Voici le lien vers la version anglaise de l’interview. Version plus longue, car elle a tenu à explorer davantage certains points de son développement. Les francophones pourront en cliquant sur paramètres (la petite roue sous la vidéo sur Youtube) accéder au sous-titrage en français.

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Sophie MARZIN « Anything but psychoanalysis ! »

Sommaire de la vidéo en version anglaise :

 

2,05 FLEEING PSYCHOANALYSIS

3,05 Psychotherapy in France with an American clinical psychologist

4,45 Becoming a psychotherapist

5,40 Studying is enough !

6,25 The patient’s unconscious, not my unconscious 

7.45 Therapy without transference

8,45 Life coaching

11,00 Not lacanian ! Just fascinated with the impact of the words

11,35 Supervision with a psychoanalyst

12,30 Sharing a professional language

13,55 PSYCHOANALYSIS AT LAST !

15,15 The psychoanalytic experience

17,20 Questioning discourses

18,20 Patient not client

19,20 Working beyond the symptoms, beyond the diagnosis

20,55 Do psychoanalysts talk ?

23,00 Freedom and distance from the discourses

24,10 Becoming a psychoanalyst through the couch experience

 

Conclusion : The last place of Freedom would be the analyst’s couch

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Anne-Catherine FRANCK : « Conduire ma vie »

Série en 4 vidéos consacrées au parcours hors-norme d’Anne-Catherine Franck avec

la psychanalyse et le contrôle analytique.

Elle relate comment, à 40 ans, avec la psychanalyse, elle a pu oser accéder à son désir, s’autoriser à « conduire (sa) vie ».

Sous ce titre « Conduire ma vie », Anne-Catherine Franck met en valeur ce qu’elle doit à la psychanalyse, tant dans son trajet de vie gouverné par son désir décidé, que dans l’orientation qu’elle donne à son travail de clinicienne. Orientation qui se manifeste très vite dès sa rencontre avec son psychanalyste.

Dans le 1er épisode, vous pourrez découvrir comment, suite à une phrase marquante de son psychanalyste, elle ose enfin accéder à son désir. 

À ce moment là, elle travaille comme AVS : Auxiliaire de vie scolaire (2008-2019). Dans ce travail déjà, elle prend position : « Je vais laisser s’exprimer cette différence, là où on n’a pas pu laisser… ma différence s’exprimer ».

Sommaire :

0,40 mn : Permis de conduire – 2,00 mn : La demande – 4,30 mn : Accueillir – 6,40 mn : Être différente – 8,55 mn : Oser, s’autoriser – 10,45 mn : Tous pareils ? Exigences de la hiérarchie – 12,25mn : Prendre acte – 13,00 mn : S’adapter versus s’arranger – 13,25 mn : Un désir

Dans le second épisode, Anne-Catherine Franck travaille comme veilleuse de nuit tout en entamant des études de psychologie (2018-2021). 

Elle relate une situation précise lui ayant posé problème quand elle était veilleuse de nuit, situation dont elle a parlé lors d’un contrôle analytique*. Cette séance lui a permis de se décaler de ce qui l’affectait, faire autrement et en tirer enseignement. 

  • Dans un contrôle analytique, un professionnel parle de sa pratique à un psychanalyste, afin d’en démêler les enjeux, les empêchements ou les impasses. 

Lien vers l’épisode 2 : Conduire ma vie 2/4 Veilleuse de nuit

Sommaire : 

0,40 mn : Apprendre à faire avec – 2,40 mn : Veilleuse de nuit – 4,10 mn : Le trou – 6,55 mn : Le contrôle analytique – 9,15 mn : Faire autrement 

Dans le troisième épisode, Anne-Catherine Franck met en avant son expérience lors de ses stages de psychologue, en master de psychologie (2021-2023), en EHPAD notamment. Elle met aussi en valeur comment la rencontre de sa tutrice et l’accueil qu’elle a reçu, lui ont permis de faire des choix.


Lien vers l’épisode 3 : Conduire ma vie 3/4 Stagiaire psycho

Sommaire :

0,55 mn : Université et premiers stages – 3,25 mn : Le feu vert de la tutrice / Être légitime – 6,30 mn : Choisir – 9,30 mn : Un rêve de petite fille

« Quitter les études, ça veut dire aussi faire seule, ça veut dire ne plus avoir de tuteur ni de professeur. Mais je garde l’analyse et le contrôle (…) Ces deux appuis sont importants pour moi. »

Le quatrième épisode vient clore la série d’interviews consacrées au cheminement d’Anne-Catherine Franck avec la psychanalyse et le contrôle analytique. Devenue psychologue clinicienne, elle a l’opportunité de s’installer en libéral (2023-2024).

Lien vers l’épisode 4 : Conduire ma vie 4/4 Psychologue

Sommaire :

0,45 mn : Place à la surprise – 2,30 mn : Pourquoi ne pas tenter l’expérience ? – 5,25 mn : Pas si seule… – 7,55 mn : Psychologue dans un centre médical – 9,30 mn : Être entendue, entendre et faire entendre

« Là où je me sentais très impuissante… j’ai pu alléger quelque chose de l’angoisse et faire avec, et en tous cas mieux appréhender les choses. »

La musique dans les épisodes 1, 2 et 4 est une création et une interprétation originale de Jérôme Cousin « Pyanau N°3 », 2024, composée tout spécialement pour accompagner les vidéos d’Anne-Catherine Franck. Dans l’épisode 3, la musique est un enregistrement d’Anne-Catherine Franck qui interprète « La lettre à Élise » de Beethoven.

Sylvie MOTHIRON – Le psychanalyste au travail : « faire des vagues »

En quoi consiste le travail du psychanalyste ?

Son interprétation, 

c’est-à-dire, ses interventions, scansions, coupures, aussi bien que les

silences qui constituent son acte, consistent à  

« Faire des vagues »

Voici les quatre temps forts qui rythment cette vidéo :

2mn : 1- Saisir l’insaisissable – 5mn10 : 2- Du sens au son – Surprise ! – 10mn20 : 3- Trouvaille du sujet – Une fulgurance ! – 16mn55 : 4- Quand le singulier écrase l’universel – Poésie 

Et en voici le texte : 

Le psychanalyste au travail, « Faire des vagues »  – PDF

Le dire de l’analysant « (…) c’est un autre truc » dit Lacan, que celui des dits qui résultent d’une parole pleine, saturée par le sens et vidée de ses dires, où se répètent les tours de l’insatiable demande du sujet qui parle en analyse. Revient à l’analyste par son interprétation, de se situer au centre de cette contradiction qui marque l’opération analytique, entre l’exclusion du sens et la portée des mots, que Lacan continue d’interroger à la toute fin de son enseignement.

C’est précisément de cet endroit qui résonne avec l’expérience de mon propre parcours analytique, que se pose pour moi le désir de déplier cette question. Sans nul doute, ce parcours, qui est le mien, oriente aujourd’hui ma pratique de psychanalyste qui indéniablement recourt au sens alors que l’idée même de réel l’en exclut.

Comment apparaît l’expression de l’inconscient lors d’une psychanalyse ? Elle s’accorde au mouvement de la motion pulsionnelle dont la formule cachée tente de s’articuler dans le récit de chaque analysant. Il appartient alors à l’analyste par son interprétation d’en révéler à l’occasion le sens caché, en tenant compte de cet éclairage qu’apporte Lacan à la fin de son enseignement :« l’interprétation est faite pour faire des vagues et non pour être comprise 1».

1- Saisir l’insaisissable

En 1953 dans Fonction et champ de la parole et du langage, Lacan résout l’analyse par le déchiffrage. Cette période marquée de la prégnance du symbolique, applique un essorage par le sens principalement articulé par le langage, du fait comme il l’énonce que « l’inconscient est structuré comme un langage. » Cette thèse très forte au début de son enseignement se repère également dans les modalités de l’interprétation. La dimension de la « résonance sémantique » du signifiant y prévaut, les références empruntées à la linguistique, aux figures de style littéraires telles que la métonymie ou la métaphore, permettent la révélation d’un savoir inconscient voué à délivrer le sens caché dans le symptôme. Interpréter revient à opérer sur et avec le signifiant, pour clarifier ou faire advenir un sens, l’équivoque signifiante étant elle-même pressée par ce même sens.

Dans l’Étourdit en 1972, c’est par la fonction du dire que Lacan ramène le réel dans la parole du sujet, au point d’en faire un événement de dire. Le dire qui émerge dans le discours de l’analysant témoigne alors d’une impossibilité à dire toute la vérité, à dire le vrai du réel et par conséquent, atteste d’une vérité qui ne peut s’énoncer que menteuse. Entre le dire et les dits de l’analysant se dessine un espace, un écart, un intervalle, que le poète, écrivain et calligraphe François Cheng, qui travailla sur la poésie chinoise avec Jacques Lacan dans les années 1970, appelle le vide médian. Lacan portera à cette notion un intérêt tout particulier, y repérant « une parole qui se saisit aussi bien dans ses effets de sens que dans ses effets de trou ». Il localisera en cet espace, un lieu particulier où circule entre les interstices des mots, l’insaisissable du sujet. Soit, ce qui persiste à ne pas se dire, qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, ou ne s’écrit qu’à « s’attraper de la lettre qui enserre le réel », et ne se gagne que par l’intervention de l’analyste, qui peut permettre à l’analysant de s’éveiller à son propre dire.

Par conséquent, si la psychanalyse s’intéresse au sens, c’est en tant qu’il échappe, car précisément, c’est à cet endroit que quelque chose de l’ordre d’un réel peut se saisir.

2- Du sens au son – Surprise !

C’est au-delà de l’équivoque qui nourrit le sens, que l’analyste va orienter son tir et faire sourdre la sonorité d’un signifiant qu’il choisit de faire résonner, hors sens, tel un Witz2, qui par effet de surprise peut produire le réel d’un effet de sens.

L’intervention de l’analyste s’attrape ici, dans l’effet d’un dire, qui porte au-delà de la parole, à condition de le saisir, ce dire, non pas par l’imaginaire ou le symbolique, mais plutôt par le réel. Le travail de l’analyste consiste donc à ajuster sa posture afin d’accueillir, mais aussi de susciter autre chose que le sens par l’interprétation. Celle-ci n’est pas théorique, ni suggestive, ni impérative nous dit Lacan, mais elle est équivoque : comme le signifiant elle ouvre à plusieurs significations. Il s’agit donc, pour l’analyste de se faire caisse de résonance, mais aussi point d’obstacle afin de renvoyer au sujet l’écho de son dire dans le réel. De viser précisément ce qu’il s’agit d’atteindre par le maniement du son, car « dans ce qui est dit, il y a le sonore, et que ce sonore doit consoner avec ce qu’il en est de l’inconscient. 3 ».

En se jouant de l’équivoque signifiante pour en déjouer le sens, et faire qu’un sens advienne dans le réel, l’analyste choisit de surprendre l’analysant, de le déranger de la routine du blabla où parfois il ronronne voire, s’endort. Comme le dit Jacques-Alain Miller dans la préface du Conciliabule d’Angers, l’analyste se fait ici « surpreneur de réel », faisant du réel sa boussole pour s’orienter dans sa pratique. Dans son intervention qui fait de son interprétation un acte, il vise « l’Un du sujet », entendons qu’il prend précisément pour cible, ce qui reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend, afin qu’ex-iste ce qui, derrière ce qui se dit, reste bien trop souvent, trop longtemps, oublié.

En ouverture de son Séminaire Les Écrits techniques de Freud, Lacan initie déjà cette voie de la surprise, en portant cette indication si précieuse pour l’analyse et essentielle pour l’analyste : « Le Maître interrompt le silence par n’importe quoi, un sarcasme, un coup de pied. C’est ainsi que procède dans la recherche du sens un maître bouddhiste, selon la technique zen. Il appartient aux élèves eux-mêmes de chercher la réponse à leurs propres questions. »4 De cette manière, l’interprétation de l’analyste se décale du sens. Elle va du sens au son, parfois même, comme pour le Maître Zen il s’agit simplement « de faire signe » et ainsi de provoquer des effets de vagues qui ne sont pas faits pour être compris. Écouter, couper, scander, interrompre le discours de l’analysant, ou laisser résonner le dire silencieux de l’analyste, autant de postures qui visent à surprendre le sujet, à le réveiller de la routine du sens. Mais aussi et surtout, à faire vibrer autrement le signifiant élu, celui qui fera mouche.

La surprise n’a d’intérêt pour Lacan que dans le cas où elle peut dénouer le sens, qui intimement emmêlé à la certitude qu’en a le sujet contribue à tisser la trame de son symptôme. Ceci peut lui permettre d’initier un nouveau nouage. La surprise provoque ainsi la rupture avec le sens, le savoir et le fantasme ouvrant de nouveaux horizons au sujet. En cela, elle confirme ce qu’en disait déjà Lacan en 1967 : « Ce que nous avons à surprendre, est quelque chose dont l’incidence originelle fut marquée comme traumatisme. »5

3- Trouvaille du sujet – Une fulgurance !

L’indication que Lacan nous livre sur le mot d’esprit nous éclaire justement sur l’esprit avec lequel il entend manier l’interprétation à la fin de son enseignement. Il s’agit pour lui de « coincer le réel », de « le ferrer ». Il interroge : « Pourquoi est-ce qu’on n’inventerait pas un signifiant nouveau ? Un signifiant par exemple, qui n’aurait comme le réel aucune espèce de sens. (…) C’est même en ça que consiste le mot d’esprit. Ça consiste à se servir d’un mot pour un autre usage que celui pour lequel il est fait, on le chiffonne un peu, c’est dans ce chiffonnage que réside son effet opératoire. » 6

À suivre Freud, la structure du mot d’esprit consiste en un Witz ou lapsus réussi, lorsque surgi de l’inconscient, il parvient à en surprendre l’auteur lui-même et à se faire authentifier par un tiers. Soutenir une telle pointe de l’esprit (Einfall), elle-même à l’origine d’un message incongru, permet, comme nous l’indique Lacan, de promouvoir l’idée de « nouveau » dans le dire. Il précise : « Un signifiant nouveau qui n’aurait aucune espèce de sens, ce serait peut-être ça qui nous ouvrirait à ce que, de mes pas patauds, j’appelle le réel. Pourquoi est-ce qu’on ne tenterait pas de formuler un signifiant qui contrairement à l’usage qu’on en fait actuellement, aurait un effet ? »7 Lacan insiste ici, sur le mot d’esprit en tant qu’il produit un effet de surprise. Sa dynamique ouvre un espace, un écart qu’il ne s’agit justement pas de saturer par le sens, mais au contraire de laisser à la libre interprétation du sujet, qui lui-même en sera étonné et surpris par l’inattendu de sa propre trouvaille. Cette découverte inaugure pour le sujet une perte qui implique pour lui l’émergence d’un nouveau savoir, qui le dérange dans ses certitudes et lui ouvre la possibilité d’écrire une nouvelle version de son histoire, un nouage inédit.

Synthétique, immédiat et fulgurant, le mot d’esprit est comparable à la vitesse de l’éclair/Blitz, ce qui conduit Lacan à le traduire par « trait d’esprit ». Il en accentue de cette manière la fulgurance langagière par la consonance entre Blitz et Witz et souligne le caractère « hors » sens, ce qui est à entendre du côté du « pas- de- sens », comme on dirait pas-de-vis, ou pas-de-quatre… « C’est le pas vidé de toute espèce de besoin. (…) Qui dans le trait d’esprit peut tout de même manifester ce qui en moi est latent de mon désir (…) et c’est quelque chose qui peut trouver écho dans l’Autre, mais pas forcément. Dans le mot d’esprit, l’important est que la dimension du pas-de-sens soit reprise, authentifiée. »8 Et Lacan dajouter que si le mot d’esprit a un sens, « c’est justement d’équivoquer », et « c’est en cela qu’il donne le modèle de la juste interprétation analytique. »

Cet exemple du mot d’esprit illustre parfaitement la définition de l’interprétation apophantique que Lacan donne dans l’Étourdit, en se référant à l’oracle : « il ne révèle ni ne cache, mais en tant qu’il fait signe ». Précisément, il s’agit d’une interprétation qui n’implique pas forcément une énonciation et dont Lacan souligne qu’elle peut basculer de l’effet de sens vers un effet de sens réel. Comme il l’indique à Nice, « il y a (…) de fortes chances que ce qu’il y a de plus opérant, c’est un dire qui n’a pas de sens. »9, et qui puisse permettre selon l’expression de Lacan, de « ferrer » un bout de réel afin qu’en surgisse un « signifiant neuf » qui émerge dans le dire du sujet.

C’est cette dynamique du double effet qui intéresse Lacan. Un sens doublé d’un pas-de sens qui fait trou dans le signifiant, dont il retrouvera le mouvement si singulier dans la poésie chinoise. Voilà pourquoi, il propose de s’inspirer de la poésie, et recommande aux analystes d’en « prendre de la graine ». Il annonce « (…) vous verrez que c’est le forçage par où un psychanalyste peut faire sonner autre chose que le sens. » Il ajoute : « Le sens, c’est ce qui résonne à l’aide du signifiant. Mais ce qui résonne, ça ne va pas loin, c’est plutôt mou. Le sens, ça tamponne. »10 Effectivement, le sens promu par la linguistique fixe les choses, il suture, il pétrifie, sidère, enferme, voire il endort, c’est probablement une des raisons pour laquelle Lacan s’éloigne de la linguistique, posant qu’« un discours est toujours endormant, sauf quand on ne le comprend pas alors, il réveille11 »

C’est avec l’écriture poétique chinoise que Lacan choisit de réveiller la pratique analytique et de fait celle des analystes. « Il n’y a que la poésie, vous ai-je dit, qui permette l’interprétation. C’est en cela que je n’arrive plus, dans ma technique, à ce qu’elle tienne. Je ne suis pas assez poète. Je ne suis pas poâte-assez.12 »

4- Quand le singulier écrase l’universel Poésie.

Lacan trouve dans la poésie chinoise une modalité d’accès au Réel, et dans l’acte poétique la matrice de l’acte analytique, qui par la suite le conduira à l’écriture du nœud borroméen. Dans son Séminaire d’un discours qui ne serait pas du semblant, il déclare : « Je me suis aperçu d’une chose, c’est que peut-être, je ne suis lacanien que parce que j’ai fait du chinois autrefois13 ».

Dans son texte Vers un signifiant nouveau, Lacan indique « être éventuellement inspiré par quelque chose de l’ordre de la poésie pour pouvoir intervenir en tant que psychanalyste ? C’est bien ce vers quoi, il faut vous tourner, parce que la linguistique est une science très mal orientée. »14 Dans ce même chapitre, il invite les psychanalystes à lire le livre de François Cheng « L’écriture poétique chinoise »15 qui vient alors de paraître, et il souligne : « à l’aide de ce qu’on appelle l’écriture poétique, vous pouvez avoir la dimension de ce que pourrait être l’interprétation analytique. » 

Il précise alors en quoi le poète réussit un « tour de force », non pas à produire du sens en valorisant l’équivoque qui peut ainsi ronronner à l’infini, mais bien au contraire, à en scier le sens. C’est-à-dire que dans le double sens que le poète produit, il ne s’agit pas, dit-il de redoubler le sens, d’en rajouter, mais plutôt de faire qu’un des deux sens de l’équivoque soit absent, qu’il fasse trou, résonne de son vide et ceci « en le remplaçant, ce sens absent, par la signification. La signification n’est pas ce qu’un vain peuple croit. C’est un mot vide. »16

C’est en cela que Lacan s’intéresse à la poésie chinoise, dans la mesure où par le vide médian ou le souffle médian comme le nomme François Cheng, c’est la résonance du vide qui se fait entendre. Et ce lieu, est également un espace de circulation ouvert entre deux opposés, deux territoires distincts, un entre-deux qu’Éric Laurent compare à « une sorte de version du littoral, soit ce qui sépare deux choses qui n’ont entre elles aucun moyen de tenir ensemble, ni aucun moyen de passer de l’une à l’autre.17 » C’est par conséquent la possibilité de « faire tenir ensemble ce qui ne tient pas ensemble, le réel et le sens (…) »18.

Au cours de leurs rencontres, J. Lacan et F. Cheng s’attacheront à préciser ce qui dans l’écriture poétique implique le vide, et comment la poésie se trouve singulièrement travaillée par lui. Dans ces innombrables entre, là où grouille la vie et se révèle le vivant. À tout instant peut surgir l’inespéré, l’inattendu, toujours neuf d’un sursaut d’où peut s’éveiller le sujet. C’est au creux de ces écarts, au royaume de l’intervalle, dans la pliure de la « vallée où poussent les âmes » selon l’expression du poète John Keats, reprise par F. Cheng, que chaque vivant peut prendre conscience de son unicité, et ainsi, trouver consistance dans ce qui de lui, se révèle hors sens et reste insaisissable. À l’occasion de la publication du livre de François Cheng, J. Lacan envoie à l’auteur ces quelques mots : « Je le dis : désormais, tout langage analytique doit être poétique »19.

Ce que Lacan attrape dans l’écriture poétique chinoise, et qui inaugure les prémices de l’écriture borroméenne, c’est le trou. Le trou qu’elle parvient à serrer, à dessiner dans l’espace sonore comme dans l’écriture, en faisant un nœud qui fait tenir ensemble l’imaginaire et le symbolique et fait nouage avec le réel. « La métaphore et la métonymie n’ont de portée pour l’interprétation qu’en tant qu’elles sont capables de faire fonction d’autre chose […], ce par quoi s’unissent étroitement le son et le sens. C’est pour autant qu’une interprétation juste éteint un symptôme que la vérité se spécifie d’être poétique »20. C’est en doublant le sens que la poésie chinoise peut produire aussi bien un effet de sens qu’un effet de trou, et qu’ainsi elle peut guider l’analyste dans le maniement de l’interprétation analytique.

Voilà ce qui fascine Lacan dans l’écriture poétique chinoise, c’est « ce qui s’élide dans la cursive, où le singulier de la main écrase l’universel »21. La langue chinoise et son écriture offrent l’opportunité de saisir ce point où le singulier de l’énonciation dérange et bouscule le particulier, fait événement de corps et fait ainsi résonner cette phrase si connue de Lacan « les pulsions, c’est l’écho dans le corps du fait qu’il y a un dire ». Les signes gardent quelque chose de la main du calligraphe qui les a tracés. Ici, s’impose la diversité infinie de l’Un, c’est l’exploit « sans espoir pour un occidenté ». C’est cette présence du sujet dans la lettre qu’évoque Lacan dans Lituraterre, qui ne vaut qu’au un par un. C’est un pari, dit-il, qui se gagne avec de l’encre et un pinceau.

Sylvie MOTHIRON

Le 06 septembre 2024.

Sylvie MOTHIRON est psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne et de l’Association Mondiale de Psychanalyse. Elle exerce à Orléans. Elle est à l’initiative avec quelques-uns de la création d’un lieu et d’un dispositif nommé POP, qui permet à des sujets de rencontrer un praticien orienté par la psychanalyse lacanienne dans l’Institution publique hospitalière. Ce dispositif est affilié aux cercles cliniques de la FIPA : Fédération des Institutions de Psychanalyse Appliquée, depuis décembre 2024. POP est l’acronyme de Psychothérapies d’Orientation Psychanalytique.

1 Lacan J., « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines », Scilicet, n°6-7,1976, p.35.

Witz : mot d’esprit.

3 Lacan, J., Ibid, p. 41.

4 Lacan J., Le Séminaire Livre I, Les écrits techniques de Freud, (1953-1954), Le Seuil,1975, p7.

5 Lacan J., « De la psychanalyse dans ses rapports avec la réalité », Autres Écrits, Le Seuil, Paris, 2001, p.353.

6 Lacan J., Ornicar? n° 17/18, IV. Un signifiant nouveau, 17 Mai 1977, p.21.

7 Lacan J., Ibid. p 23.

8 Lacan J., Le Séminaire Livre V, Les formations de l’inconscient, Paris, Seuil,1998, p 99.

9 Lacan J., « Le phénomène lacanien », Conférence au CUM de Nice du 30 novembre 1974, Cahiers cliniques de Nice, n° 1, juin 1998, revue de l’antenne clinique de Nice, Association de la Cause freudienne.

10 Lacan J., Ornicar 17/18, chapitre II, la varité du symptôme, 19 avril 1977, p.15.

11 Lacan J., Ibid p15.

12 Lacan J., Ornicar 17/18, chapitre IV, Un signifiant nouveau, 19 avril 1977, p.22.

13 Lacan J., Le Séminaire, Livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris, Seuil, 2007, p. 36.

14 Lacan J., Ornicar 17/18, chapitre II, la varité du symptôme, 19 avril 1977, p. 16.

15 Cheng F., L’écriture poétique chinoise, Paris, Seuil, 1977.

16 Lacan, J., Ornicar 17/18, chapitre II, la varité du symptôme, 19 avril 1977, p.15.

17 Laurent, E., « La lettre volée et le vol sur la lettre », La Cause freudienne, 43, p. 4.

18 Laurent, E., Ibid., p. 45.

19 Cheng F., L’Âne N° 48, oct.-déc. 1991, propos recueillis par Judith Miller.

20 Lacan J., Ornicar 17/18, chapitre II, la varité du symptôme, 19 avril 1977, p. 16.

21 Lacan J., « Lituraterre », Autres Écrits, Le Seuil, Paris, 2001, p. 16.

Le lapsus d’Anis LIMAMI

Dans cette vidéo, Anis Limami, à partir de l’expérience de sa psychanalyse nous parle du lapsus.

Dans l’analyse, le sujet va à la découverte de son inconscient, c’est une découverte personnelle qui peut avoir des ressorts inattendus. Au cœur même d’une séance peut surgir inopinément un mystérieux invité : un lapsus. C’est un surgissement de l’inconscient. Qu’est-ce que cela nous enseigne ?

SOMMAIRE : – 1mn20 : La découverte personnelle de l’inconscient – 3mn30 : « Passage de VIE à trépas » – 7mn10 : Psychothérapie/Psychanalyse – 9mn30 : « Regarde quelle est ta propre part au désordre dont tu te plains » – 10mn30 : « Le destin que l’on tresse ».

Vous pouvez retrouver Anis Limami sur le BLOG parolesdanalysants.fr dans une vidéo intitulée « S’enseigner avec la psychanalyse » où il parle des effets de sa psychanalyse dans sa vie professionnelle.

Et dans les podcasts : AFTER 1: « Ne pas baisser les bras »et  AFTER 2: « Se manifester comme analysant – l’after-effect »

Il a aussi participé aux articles de la rubrique Paroles d’analysants renommés.

Atelier Minute Causette – en 3 épisodes

Voici une mini-série en trois épisodes consacrée à un dispositif inédit : L’Atelier « Minute Causette », fruit d’une rencontre entre deux professionnelles, une psychologue et une professeure des écoles travaillant ensemble auprès des enfants de l’ITEP* St Antoine de Chinon. 

Comment travailler avec ces enfants ? Comment susciter leur attention ? Comment les apaiser ? Pour leur professeure des écoles, comment les amener à lire, leur en donner le goût ? Pour leur psychologue, comment les amener à dire ce qui leur arrive ? 

Isabelle Buillit, psychologue et Céline Thévenet, professeure des écoles, interviewées par Dora Zaouch, nous font le récit de leur expérience

Dans le  premier épisode, « ENFANTS SURPRENANTS », elles expliquent leur projet et les surprises que leur ont réservé les enfants

SOMMAIRE  : 1mn20 : Les enfants de l’ITEP et l’Atelier Minute Causette – 3mn50 : Attention et apaisement – 8mn10 : Un autre regard – 12mn40 : De la rivalité au compagnonnage – 

Dans le second épisode, « DÉSIR DE LIRE ». Vous entendrez dans cette vidéo comment la lecture de romans et les conversations que cela provoque, « appelle chez [ces enfants] quelque chose qui va calmer la pulsion ». Tenus en haleine par le récit, la lecture se poursuit semaine après semaine. Le DÉSIR de lire s’en trouve alors éveillé.

SOMMAIRE : 1mn00 : Pulsion et civilisation – 3mn00 : Du « doux forçage » à « ça m’a fait ému » – 7mn45 : Le savoir de l’enfant – 9mn25 : ...et subjectiver ?

Dans le troisième épisode : « PARLER », est mis en valeur ce qui permet l’émergence de la parole. Comment parler à ces enfants pour lesquels « tout le symbolique est réel »** ? Dans ce dernier épisode on entendra comment les fictions de chaque roman lu à haute voix peuvent être des paroles recevables, et non plus reçues comme malveillantes. On entendra aussi comment ces moments de lecture réunissent les conditions pour qu’une énonciation soit possible, et que du sujet puisse advenir. 

SOMMAIRE : 0mn50 : «.L’enfant se nourrit de paroles autant que de pain » – 2mn50 : L’effet d’une demande minimale5mn20 : Dimension thérapeutique / transfert.

* Un ITEP est un Institut Thérapeutique, Éducatif et Pédagogique qui accueille des enfants et des adolescents rencontrant des difficultés psychologiques de socialisation et d’accès aux apprentissages. 

**Lacan J., Ecrits, « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite », Paris, Seuil, p.390.

La musique des vidéos consacrées à l’Atelier Minute Causette est une composition originale de Nathanaël Sakaï : « Melomoog », 2023.

Emmanuelle BORGNIS DESBORDES : « Lire la clinique autrement – PULS-Médecine »

PULS-Médecine est un lieu où la psychanalyse vient dialoguer avec la médecine pour appréhender les corps et les symptômes autrement. Les apports de la psychanalyse et son orientation du désir et par le sujet permet aux « gens de médecine » de venir interroger autrement leur pratique, leur acte, leur désir – soit élever la clinique à plus grande dignité.

Ce que Emmanuelle Borgnis Desbordes développe dans ce texte :

« Lire la clinique autrement – PULSMédecine » – PDF

Le groupe de recherche clinique rennais PULS-Médecine propose depuis cinq ans un lieu d’élaboration de la clinique1 au sein du Centre Hospitalier Universitaire de Rennes en partenariat avec l’Institut de la Mère et de l’Enfant (IME) et la faculté de Médecine de Rennes. Cette élaboration se fait sous la forme d’ateliers cliniques dans lesquels les professionnels de santé témoignent de leur rencontre avec les patients, de leurs inventions, de leurs impasses2 et de leurs petits arrangements avec la « chair jouissante ». Ce lieu d’élaboration, de réflexion et de transmission est un rendez-vous où se côtoient des professionnels de santé d’horizons divers et aux missions variées. Ce qui leur est commun est la rencontre, dans la clinique, avec ce qu’il y a de plus « réel » ; un « réel » qui se rencontre toujours comme butée3 et qui mérite recueil. Le patient est aussi un sujet – sujet d’une dialectique, d’une structure, objet d’un fantasme et d’une jouissance « par lui-même ignorée ».4 Aussi, l’accueil que chaque professionnel de santé offre à un patient – quelle que soit la demande énoncée et la réponse médicale qui peut lui être donnée – devrait pouvoir prendre en compte la part d’inattendu qu’immanquablement la clinique recèle et trouver les mots pour dire l’inattendu.5

La médecine n’échappe pas aux nouveaux idéaux de l’époque et à son cortège de dénis. Points de rencontres, d’élaboration et de transmission, les ateliers cliniques PULS-Médecine sont de véritables laboratoires pour ceux qui font le choix de s’autoriser à présenter des situations cliniques traversées d’impasses, interrogeant en toute logique leur acte et le désir qui le conditionne.6

S’orienter de la psychanalyse pour appréhender les symptômes et les corps

Un colloque bisannuel à Rennes est l’occasion de faire connaître au plus grand nombre ce que la rencontre entre psychanalyse et médecine peut produire7 – ou ce que s’orienter de la psychanalyse peut produire dans l’appréhension des symptômes et des corps à l’heure contemporaine. La crise des vocations chez les soignants est le symptôme d’un malaise, au-delà des conditions d’exercice, celui de la civilisation.

En 1973, Lacan parle de « l’égarement de notre jouissance » quand l’Autre ne la situe plus – ce qui caractérise l’époque. Or « il lui faut bien une boussole, un régulateur, pour qu’elle soit bordée ».8 A défaut, elle livre les sujets à la démesure de leur jouissance. Aujourd’hui il y a « malaise dans la séparation », et les conséquences symptomatiques ne se font pas attendre. La médecine, souvent convoquée en première intention, est sommée de répondre aux dysfonctionnements des corps. La tendance aujourd’hui est à l’économie du sens pour rendre compte de la subjectivité humaine : « je n’en veux rien savoir », voire « il n’y a rien à savoir ». « Le symptôme en tant que trace du refoulement décline »9 et toute manifestation symptomatique – bien souvent signe de l’angoisse – est rabattue sur un signe clinique à traiter et à éradiquer. C’est ainsi que « le DSM IV produit, sous la rubrique des troubles anxieux, un continuum où se logent les phobies, l’attaque de panique, les états d’anxiété généralisée, le stress post-traumatique et les troubles obsessionnels (soient) les formes de l’omniprésence de l’angoisse »10. Ce continuum est signe d’un rapport non médiatisé entre sujet et objet, de la « montée au zénith de l’objet a » et du « déferlement de la jouissance ».11 Désorientation, mélancolisation, accès angoissés, passages à l’acte, sont autant de conséquences d’une opération de nivellement et de concordance du désir à une supposée réalité.

Se façonner un corps pour serrer la jouissance

En 2024, le groupe de recherche clinique PULS-Médecine reprend ses réflexions et convie les soignants qui le désirent à trois ateliers cliniques de janvier à juin sous le titre : « Le corps, ses découpages et ses affects ».12 À l’ère de l’égalité forcée entre les êtres et entre les sexes, le corps est devenu plus que jamais support à une identité qui vaille.13 Il apparaît comme ce à partir de quoi le sujet va pouvoir se construire un destin. Comme si « au commencement était le corps… » et que lui seul pouvait donner garantie d’existence. Comme s’il n’était pas traversé ce corps de la parole et du langage qui l’élèvent pourtant à tout autre chose qu’un organisme physiologique ! Les « conditions d’existence » au champ de l’Autre, d’où le désir tirait sa cause, ces « conditions » promues par Lacan, semblent de plus en plus niées, déniées voire exclues. Le règne de la satisfaction immédiate et le refus de toutes les frustrations poussent les êtres à se façonner des corps à la démesure de leur jouissance et à penser n’être guidé que par lui. La trace laissée dans le corps du fait d’être un sujet qui parle tend à être occultée mais elle joue sans nul doute sa partie. Aujourd’hui, « de moins en moins de crédit est accordé à la langue, (langue de l’Autre dont le sujet est de plus en plus coupé) le laissant en proie avec un corps qui ne trouve plus ses limitations. Les mots n’arrivent plus – et ne sont plus convoqués d’ailleurs à répondre aux excès de la jouissance des corps. Qu’est-ce qui peut bien faire limitation quand, du côté de l’Autre, ça ne répond plus ?

Quand la médecine traite « chaque bout de corps »

La médecine n’a cessé de découper le corps en organes distincts, elle en a même fait des spécialités et des spécialistes. Et si les avancées scientifiques sont indéniables, elles ne disent rien de ce qui anime les corps, les pulse et les organise. Aujourd’hui, les demandes faites à la médecine s’accroissent alors que les symptômes prolifèrent… L’angoisse, elle, continue de croître. « Aujourd’hui, la formule qui convient, et qui se substitue à celle de ‘Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir’ est celle-ci : ‘Seule l’angoisse transforme la jouissance en désir’. L’angoisse est en effet signal d’un réel non voilé, avec lequel le sujet est en prise directe et le fantasme comme ‘défense du sujet’ est court-circuité ».14

Chaque « bout de corps » souffrant doit être traité le plus rapidement possible dans une volonté de retour à l’équilibre, au fonctionnement. L’heure est à la découpe ! et le corps abandonné à ses jouissances ne cesse de se séparer de ce qui pourrait lui donner la seule consistance qui vaille : le fait d’être parlé. C’est pourtant l’Autre qui transforme l’organisme en corps, un corps qui réagit aux signifiants, qui est découpé par la pulsion et qui, parce qu’il est parlé, peut jouir tout seul. « Le langage est un corps subtil ».15 L’époque met en évidence une disjonction de plus en plus grande entre les mots et le corps, séparation consécutive à l’inconsistance de l’Autre qui ne joue plus sa mission d’ordonnancement. Nous assistons aujourd’hui au culte de « la vie immédiate organisée autour de l’objet plus-de-jouir… un corps (qui) devient mon seul bien propre dont je fais ce que je veux ».16 Il n’est pas étonnant que les phénomènes de corps se multiplient dans la clinique. Le corps semble être ce qui nous reste pour donner un sens à notre existence et sa découpe n’est pas sans faire écho au règne des Uns tout seuls qui ne cessent de réitérer du même : 1, 1, 1… Cette succession n’est pas répétition mais réitération…17 et elle signe l’époque.

La psychanalyse vise « à travers le dire, et l’écho qu’il induit, le réel, d’où s’origine le « confinement de la jouissance à l’Un ».18 Elle nous est d’un solide appui pour interroger dans nos pratiques l’accueil toujours particulier que nous réservons à chaque patient pour civiliser la jouissance et modifier le rapport « confiné » qu’il entretient à son partenaire de jouissance.

Emmanuelle Borgnis Desbordes

Janvier 2024

Emmanuelle Borgnis Desbordes est Maître de conférences en psychopathologie clinique, chargée d’enseignements à la faculté de médecine de Rennes 1, Habilitée à Diriger des Recherches à l’université Rennes 2, psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne et de l’Association Mondiale de Psychanalyse.

Lien vers le Blog de PULS-Médecine

1 Groupe de recherche clinique PULS-Médecine composé du Dr David Briard, chef de service pédiatrie au CHU de Rennes, psychanalyste, membre de l’ACF en VLB ; Emmanuelle Borgnis Desbordes, Maître de conférences en psychopathologie clinique, Habilitée à Diriger des Recherches à l’université Rennes 2, chargée d’enseignements à la Faculté de médecine de Rennes, psychanalyste, membre de l’ECF et de l’AMP.

2 Cf. Blog de PULS-Médecine, consultable en ligne : https://www.pulsmedecine.com/

3 Cf. Miller J.-A., L’Os d’une cure, Paris, Navarin éditeur, 2018, p. 13 : « il y a un être parlant qui se met en chemin et qui rencontre une pierre ».

4 Freud S., « L’Homme aux rats », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, p. 207.

5 Cf. Laurent É., « Le traitement de l’angoisse post-traumatique : sans standards mais non sans principes », Revue Quarto, no 84, juin 2005, p. 28.

6 Borgnis Desbordes Emmanuelle « S’autoriser en médecine », Revue Mental, 47, 2023.

7 Le 9 juin 2023, les 4èmes rencontres PULS-Médecine avaient pour titre, « L’urgence, la solitude et l’administration du soin » en présence des Docteurs François Leguil et Frank Rollier, psychiatres et psychanalystes, membres de l’ECF et de l’AMP. Argument : https://www.pulsmedecine.com/puls-4-lurgence-la-solitude-et-ladministration-du-soin%EF%BF%BC/

8 Rezki C., « Égarements », UFORCA, 23 déc 2021, en ligne : https://www.lacan-universite.fr/egarements/ et IRONIK 49.

9 Ibid.

10 Ibid.

11 Rezki C., « Égarements », op.cit.

13 Cf. Brousse M-H. « Politique des identités, politique du symptôme » Revue du Champ freudien Orincar ? 53, 2019.

14 Porcheret B « Isolement, retrait et lien social », Section clinique de Nantes, 2021, en ligne : https://sectioncliniquenantes.fr/wp-content/uploads/2021/06/21-03-19-Porcheret-VLI-DEF.pdf

15 Lacan J. « Fonction et champ de la parole et du langage » in Ecrits, Paris, Seuil, 1966.

16 Lacadée P., « Chronique du malaise (III) : L’I-meute du plus-de-jouir », L’Hebdo-blog 318, 25 Nov 2023 : https://www.hebdo-blog.fr/category/lhebdo-blog-318/

17 Cf Miller J-A évoqué par Porcheret B. « Isolement, retrait et lien social » op.cit.

18 Guyonnet D., « Quand Lacan parlait aux murs », Revue en ligne Hebdo-Blog 203, 10 mai 2020, https://www.hebdo-blog.fr/lacan-parlait-aux-murs/

La psychanalyse… quelques citations, références

et un peu d’histoire

« La parole a des effets sur le symptôme. En analyse, elle ne le corrige pas par des impératifs autoritaires ou la suggestion, mais le déplie, en fait le tour sans chercher sa résolution absolue (…). Elle le lit. La psychanalyse est un processus. »

« Philippe Dayan, un psychanalyste populaire » in Familles, questions cruciales, la chronique d’Hélène Bonnaud, Lacan Quotidien N° 915 – Mercredi 24 février 2021

« À mon sens, la psychanalyse est d’abord une pratique qui permet de s’inventer de façon nouvelle, de devenir l’auteur et l’acteur de son existence. » 

François Ansermet « Il n’y a pas de mode d’emploi pour la vie », publié le 7 octobre 2017 par Sophie Davaris, site 24 heures. Lien vers l’article original : ici

« Quel est le statut de la psychanalyse si celle-ci n’est pas une science, une thérapeutique ou une vision du monde ? Il revint à Lacan de l’avoir définie comme une expérience de parole inscrite dans la subjectivité de son époque. »

« L’invention de la psychanalyse, toujours recommencée, Palpitante découverte freudienne » la chronique de Laura Sokolowsky Lacan Quotidien N° 869 – Vendredi 14 février 2020.

« L’art de la psychothérapie consiste à écouter la parole de celui qui souffre, à savoir répondre avec une parole qui puisse désangoisser et tenter de symboliser le trauma. L’instrument est la parole, la parole qui demande et la parole qui sait répondre. À l’occasion, on peut trouver aussi cela dans l’expérience analytique, mais la psychanalyse vise autre chose : une mise en logique de ce qui cause cette jouissance (ainsi que l’a appelée Freud) logée dans le symptôme et qui fait souffrir. »

« La psychanalyse au temps du coronavirus » par Antonio Di Ciaccia Lacan Quotidien N° 881 – Samedi 18 avril 2020.

« En 1960, Lacan termine son année d’enseignement en dévoilant le but de la psychanalyse. Une analyse ne promet pas le bonheur. Elle ne conduit pas à voir tout en rose. Mais elle permet l’accès au désir. Lacan affirme alors que «  la seule chose dont on puisse être coupable, au moins dans la perspective psychanalytique, c’est d’avoir cédé sur son désir »(1). »

Clotilde Leguil, « Céder n’est pas consentir » PUF, Paris, 2021, p.88-89.

(1) Jacques Lacan, L’éthique de la psychanalyse, Livre VII, Paris, Seuil, 1986, p.368.

« Dans l’expérience d’une analyse, le désir émerge en s’arrachant à la pulsion de mort inhérente au symptôme. Le désir s’en détache, s’en extrait, depuis un choix du sujet. L’expérience de la psychanalyse conduit à extraire le désir afin qu’il ne soit pas écrasé par la pulsion. »

Clotilde Leguil, Céder n’est pas consentir, PUF, Paris, 2021, p.194

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Inventée par Sigmund Freud en 1896, au cours de ses recherches sur l’hystérie menées en lien avec Joseph Breuer, la psychanalyse désigne à la fois une exploration de l’inconscient et la méthode permettant cette exploration.

C’est Anna O., une patiente, qui a conduit Freud en 1895 à abandonner l’hypnose, méthode qui semblait donner un accès direct à l’inconscient, et à opter pour l’association libre. Freud se décale de la position du médecin qui sait et qui parle, il laisse la parole à ses analysantes. Ainsi que l’énonce Lacan, « guidé par ces admirables théoriciennes qu’étaient, que sont les hystériques, il faisait son expérience de ce qu’il en est de l’économie inconsciente »(2). Il ne se positionne pas comme savant. « Tout son génie en psychanalyse sera de partir de ce qui le dessaisit de sa maîtrise pour s’interroger sur la cure analytique »(3).

Cela marque le début de la psychanalyse freudienne, qui vise la découverte par le sujet de ses désirs inconscients. À partir de ce travail avec Anna O., qui appelait cette méthode la talking cure, Freud et Breuer renoncent à l’étiologie physiologique des névroses, de l’hystérie notamment, qui devient un trouble psychique lié à des réminiscences.

C’est à partir de son expérience des cures qu’il a menées que Freud a théorisé la psychanalyse. Il s’est aussi impliqué ne faisant pas l’impasse sur l’analyse de son propre rapport à l’inconscient, à lire en particulier dans « L’interprétation des rêves » (4).

Cela se poursuit encore de nos jours : c’est du divan, d’une psychanalyse personnelle et de l’expérience des cures menées, que se forment les psychanalystes et que s’élabore le savoir de la psychanalyse.

Élisabeth Marion, 12 décembre 2023.

(2) Lacan Jacques, Le séminaire, livre XVI. D’un Autre à l’autre [1968-1969], Paris, Seuil, 2006. p191.

(3) Clotilde Leguil, L’être et le genre, PUF, Paris, 2015, p.89.

(4), Sigmund Freud, L’interprétation des rêves, PUF, Paris, 1999.

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Quelques films ont porté à l’écran la pratique analytique de Freud :

John Huston en 1962 « Freud, passions secrètes »

Benoît Jacquot en 2003  « Princesse Marie »

David Cronenberg en 2011 « A dangerous method »

« La pratique analytique de Freud à l’écran selon John Huston, Benoît Jacquot et David Cronenberg », Article de Yohan Trichet et Élisabeth Marion, Bulletin de psychologie 2017/1 Numéro 547, p59-71. LIEN vers l’ARTICLE