Vincent MOREAU : « JE N’ARRIVE PLUS À TRAVAILLER »

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Vincent MOREAU est psychiatre et psychanalyste, membre de L’École la Cause freudienne et de l’Association Mondiale de Psychanalyse.

« Je n’arrive plus à travailler ». Ce sont les mots que cette femme de quarante ans prononce lors de ce premier entretien. Les signes de l’angoisse sont aussi très présents. Elle ne peut se lever le matin, avant d’aller au travail, sans ce poids, cette panique qui la fait immédiatement vomir. Les effets d’un réel impossible sous la forme du rejet atteignent aussi son corps. Elle doit se faire soigner pour une recto-colite hémorragique.

Elle a pris conscience que quelque chose se répète. En général, ses emplois ne durent pas plus de deux ans. Actuellement, elle est commerciale avec un fixe et une commission sur ses ventes. Elle y est depuis un an et repère que ce qu’elle appelle « ses cycles » recommencent. « J’ai une aversion pour ce travail » dit-elle. « Ils demandent toujours plus ; ce n’est jamais suffisant. Je le fais dans la panique et forcément, je déçois. Cela rend ma vie hasardeuse et incertaine. Comment puis-je supporter de décevoir alors que je veux être aimée ? », alors, elle s’en va. Elle sait déjà que, dans ces répétitions, la recherche de reconnaissance est sa principale motivation. Cela marche un moment jusqu’à ce qu’elle se rende compte que le désir de l’Autre n’est pas forcément au rendez-vous. En l’occurrence, dans sa vie de commerciale, l’autre n’est pas intéressé par elle mais par ses performances qui peuvent lui rapporter davantage.

Il y a quelque chose derrière et elle veut savoir.

Très vite, les premiers entretiens font apparaître le même schéma sur le plan affectif. Elle n’a vécu que quelques années avec le père de sa fille et s’est séparée. Toutes les autres relations qui ont suivi n’ont duré que quelques mois ou quelques années.

Dans son histoire familiale, sa mère n’a vécu qu’un an avec son père. Ce dernier la voyait de temps en temps. Sa mère a rencontré un autre homme dont elle a eu deux filles. Elle a le sentiment d’être exclue de de cette famille qui ne la contacte pas, ne l’invite pas à Noël ou aux fêtes familiales.

Il a fallu du temps pour arriver à un moment clé de l’analyse. Reparlant de celui qu’elle appelle son « père biologique », elle a cherché à le retrouver à un moment particulièrement difficile dans sa vie. Il lui a annoncé qu’il n’était pas son père avec une phrase terrible : « tu es le fruit d’une passe ». Se retournant vers sa mère, celle-ci lui a confirmé les faits et avoué qu’elle était issue de la relation avec un homme « de passage ».

De « passe » à « passage » le signifiant traumatique insu a fait son œuvre. Sa marque est visible dans les symptômes dont elle se plaint. Elle fait et défait, comme elle le dit, ses relations professionnelles et affectives pour n’être que de « passage » afin d’éviter le risque d’effondrement si le désir de l’Autre vient à lâcher. La marque du signifiant traumatique est aussi visible dans le corps avec les vomissements et le transit trop rapide.

Le travail analytique a été émaillé de ces moments d’effondrement qui ont nécessité, dans le transfert, une opposition ferme au lâchage, à « la lâcheté morale » dont parle Lacan dans « Télévision ». Il a fallu soutenir ses engagements de formation pour obtenir un diplôme qui lui donnerait un début de reconnaissance symbolique, de nomination aux yeux des autres. Elle a pu retrouver du travail et avoir un salaire qui peut lui donner son autonomie. Le travail n’est cependant pas terminé.

Il reste la question de se faire l’objet de l’autre pour avoir quelques miettes de reconnaissance. Cette question est à référer à la jouissance particulière de ses deux parents et à elle-même en tant que cause de leur désir afin de desserrer l’étau du symptôme qui se répète.

Vincent Moreau

le 27 septembre 2021

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